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Interview #3: De One One Six à Entente Nocturne, rencontre avec Julien Fumoleau

octobre 3, 2018

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Interview #3: De One One Six à Entente Nocturne, rencontre avec Julien Fumoleau

La part croissante occupée par les collectifs, dans notre deuxième étude consacrée aux acteurs de l’événementiel électronique, nous a interpellée. Pour mieux apprécier ce phénomène nous sommes allés à leur rencontre. Après les lyonnais de Tapage Nocturne, direction Paris. Ce n’est pas d’un mais de seize collectifs dont nous avons discuté avec Julien Fumoleu, co-fondateur du collectif One One Six et coordinateur général du festival Entente Nocturne.

Peux-tu nous présenter ton parcours dans l’événementiel ?

J’ai 29 ans, au quotidien je développe la stratégie commerciale d’une start-up à Paris. En marge de mon activité professionnelle classique, organiser des concerts est le fil rouge de ma vie depuis 10 ans. C’est en mon village à côté de Tours où avec mon meilleur ami et l’aide de la mairie qu’à 18-19 ans j’ai créé ma première structure pour organiser un festival assez grand public, plutôt branché punk rock dont on a fait trois éditions. Après c’est à Grenoble où j’étudiais que je me suis investi comme bénévole tout d’abord, président par la suite, dans une association qui cette fois organisait un festival de reggae. Enfin je suis arrivé à Paris…

Comment s’implanter dans le paysage événementiel parisien sachant que celui-ci est déjà bien riche ?

Arriver à Paris n’est pas facile quand on ne connait pas le fonctionnement de la ville ; alors que j’avais toujours aisément réussi à entrer dans les bonnes organisations, trouver rapidement des salles…j’étais en difficulté. Pour pallier à cela, avec des copains qui habitaient dans le même immeuble au 116 d’une rue à Grenoble on a lancé l’association d’électro One One Six. L’électro car c’est ce qu’on avait découvert à Grenoble à travers la house et la techno qu’on appréciait, mais aussi car c’était plus simple et moins logistique à organiser que des événements de groupes.

Paris est une ville assez fermée, lorsque l’on se présentait « nous on vient de Grenoble où on a réuni 4 000 spectateurs » on nous rétorquait « et Paris ? » Rien. Il a fallu recommencer par la case départ, petit à petit, jusqu’à faire un premier Petit bain. Je ne sais pas comment ça s’est fait mais à force de rencontrer des personnes, des projets et des salles nous ont été proposés ce qui nous a permis il y a trois ans de faire des concerts au Cabaret Sauvage, au Glazart.. . C’était lancé, sans savoir pourquoi mais on avait enfin gagné le droit de travailler avec tout le monde.

L’association comptabilise entre 5 et 10 membres et notre spécialité est le respect et la représentation des tendances musicales de chacun – ce qui se traduit par l’organisation de concerts de tout style de musiques électroniques : dub, psy trance, techno, tropicale, house… Désormais personne ne connait vraiment One One Six car pour ne pas devenir schizophrènes avec autant de genres des marques associées ont été créées comme Paris Dub Session. Il y a deux ans, nous avons pris conscience du temps consacré à ce projet et du public derrière nous ; l’administration française aussi nous a rattrapé aussi pour nous rappeler à nos devoirs : payer des impôts, être référencé. Tout cela nous a incité à nous professionnaliser, dans cette optique un salarié à plein temps a rejoint l’association pour gérer toute cette partie administrative.

Pourquoi faire le choix de produire des événements de styles de niche dans une ville où prédomine la techno ?

Notre côté grenoblois ressort nous adorons la techno bien qu’on en produise peu. Grenoble est l’une des très rares villes de province qui propose trois clubs entièrement consacrés aux musiques électroniques et alternatives ouverts jusqu’à 6h du matin du mercredi au dimanche : l’Ampérage, le Drakart et la Belle Électrique. Provenant d’une ville comme Tours qui ne propose absolument rien pour sortir et faire de la musique électronique, Grenoble est une exception dingue pour une petite ville. Il y a de la place pour tout le monde, si une personne veut monter son association et organiser une soirée DNB, le Drak ou l’Ampérage lui trouveront un créneau de libre pour qu’elle puisse le faire sereinement. Nous avons appris à sortir dans cette ville qui offre des opportunités de soirées organisées à des styles très pointus et de niche, de fait sont organisées beaucoup plus de soirées trance, hardcore, dub qu’ailleurs, ce qui forcément laisse moins de place pour la techno. C’est une ville qui a créé son identité autour des musiques alternatives et qui a toujours considéré la techno comme mainstream, le grenoblois tient absolument à être très alternatif versus l’ « ennemi » régional lyonnais.

Sur votre site, je recense de multiples activités liées au secteur des musiques électroniques – label, magazine, promoteur d’événements – que faites-vous vraiment ?

A l’origine quand on a créé One One Six en réaction à la difficulté de faire de l’événementiel à Paris nous avons développé d’autres projets : des copains produisaient de la musique, nous la diffusions avec le label et puis un webzine s’est monté pour partager nos expériences et nos coups de cœur de sorties. Lorsque nous avons pu refaire de l’événementiel, c’est redevenu notre activité principale même si on continue de publier des articles aujourd’hui de façon irrégulière, en fonction de l’envie.

Qu’est-ce qui vous différencie des autres collectifs ?

Rien, je n’ai jamais eu l’impression qu’on était différent. Quelle est la différence entre une personne qui aime la musique et une autre qui aime la musique ? Il n’y en a pas. Nous ne sommes pas une marque de pâtes, ayant l’obligation de se démarquer sur un marché concurrentiel et de présenter via des pubs nos avantages. Bien sur la vérité est que nous sommes sur un marché concurrentiel où il faut le dire, mais nous n’en avons pas envie. A Grenoble, l’offre créé directement sa demande, si quelqu’un propose de la musique le public vient directement danser. Avec Entente Nocturne ce qui nous intéresse et nous ravis c’est que nous laissons ces histoires de concurrence de côté car tout le monde trouve sa place pour s’exprimer artistiquement

Comment passe-t-on de One One Six à Entente Nocturne ?

L’année dernière, notre administrateur a arrêté son activité au sein du collectif pour se consacrer à des projets personnels. Réel tournant pour l’association et propice à la réflexion: devions-nous revenir à un format moins régulier et plus petit ou bien trouver une autre formule sur la voie de professionnalisation ? Nous avons tenté le coup de la deuxième option, et l’idée d’Entente Nocturne a émergé.

Notre expérience illustrait que seuls nous n’avions pas réussi à monter une structure pérenne, on a échoué dans notre stratégie de croissance et ce, malgré nos nombreux bénévoles et les différents styles de musiques que l’on diffuse. Nous sommes trop ; trop de collectifs, trop d’offre, et que tous avons les mêmes problèmes : « Je n’arrive pas à gérer ma comptabilité mais je n’ai pas les moyens d’embaucher un comptable », « je stagne sur mes ventes car je ne maitrise pas le community managment »… Avec Entente Nocturne, l’idée est de faire un festival où les fonctions supports sont partagées pour être plus forts – quelqu’un pour la comptabilité, quelqu’un pour la communication par exemple. Désormais nous avons les moyens d’avoir des gens pour nous aider sur ce qu’on ne sait pas faire.

Seize collectifs réunis au sein d’Entente Nocturne : comment s’est fait la sélection ?

C’est la première année, il n’y a pas eu de sélection. Du bouche à oreille, les collectifs Sonath et Doppler nous ont aidé à accélérer le projet en parlant à leur réseau d’organisateurs franciliens dont nous étions en marge. Les dix premiers motivés ont fait partie du projet, la sélection s’est arrêtée lorsque nous avons eu le sentiment d’être assez nombreux et assez sérieux pour se faire confiance et faire aboutir notre projet. Les choses seront différentes l’année prochaine, on pourra proposer une logique de sélection sans mettre en concurrence les collectifs entre eux mais les rassemblant et en les faisant collaborer à plusieurs sur une même scène.

Travailler à autant n’est-ce pas contreproductif ?

Ce n’est pas simple en effet, c’est d’ailleurs ma mission dans Entente Nocturne en tant que coordinateur du projet. Il n’y a pas de chef, tous les collectifs sont à égalité ; l’horizontalité existe mais des responsabilités doivent être mises sur certaines têtes – on a donc créé des ateliers regroupant plusieurs membres par domaine (administratif, communication, partenariat…). Tout se fait en transparence, quand quelqu’un fait une tâche il doit le mentionner dans un dossier partagé pour que tout le monde soit au courant et puisse continuer en fonction. Ce sont des pratiques longues à transmettre mais nous y arrivons !

Quels genres de la musique électronique vont être représentés lors d’Entente Nocturne ?

Il y aura 8 espaces différents pour représenter 8 styles différents : house disco, dub, rave (techno et hardcore), minimale, house (en deux temps, tropicale vers house), électro hip-hop et psytrance.

C’est important que notre festival soit alternatif, il doit plaire au public électro comme à notre collègue de bureau inhabitué qui, dans cette diversité artistique, pourra trouver de quoi danser. Nous avons la vocation d’être une sorte de porte-parole du collectif électronique pour demain. Entente Nocturne est comme un  salon du collectif représentant leur activité annuelle, une sorte de salon du collectif où les gens viennent se rendre compte de la qualité d’organisation et de leur hyper-créativité.

De quel artiste es-tu le plus fier ?

Manu le Malin dont je suis un grand fan. Les budgets alloués aux programmations étaient très faibles, et chaque collectif spécialiste dans son genre a réussi la mission de faire baisser les cachets de base et d’obtenir le soutien de nombreux artistes dont des têtes d’affiches.

Pourquoi était-ce une nécessité de s’unir ?

One One Six a eu une idée, mais le reste est une action collective. L’objectif est de créer une nouvelle structure à plein temps qui puisse devenir un agrégateur de collectifs qui vont apprendre à se professionnaliser et à collaborer. Si la mode est à l’entreprenariat, et que tout le monde veut être le propre créateur de sa soirée, je pense qu’une telle vision n’est pas viable. Au lieu de tous créer un collectif dans un coin, il faut faire se rencontrer les personnes qui ont la même volonté d’organiser des soirées, et réaliser qu’à plusieurs ça peut être beaucoup plus gros et accélérer la dynamique francilienne actuelle autour de l’organisation d’événements alternatifs et du défrichage de lieux dans le Grand Paris. Entente Nocturne peut et veut représenter des jeunes qui ont l’envie d’organiser des événements, pas seuls mais ensemble, pour peut-être faire des choses plus grandes et en faire profiter le public.

Si cette première édition se passe bien, le projet dans les années à venir est d’aller rencontrer des collectifs en province pour faire une Entente Nocturne avec eux, chez eux.

Entente Nocturne s’inscrit dans une logique désintéressée ?

C’est intéressé car nous sommes danseurs avant tout, nous voulons nous amuser ! Sinon, en effet il n’y a pas d’argent, le tout est partagé également entre les différents collectifs. Si One One Six le fait bénévolement, pas tous les collectifs ont cette optique non-business et c’est légitime car certains en ont fait leur activité professionnelle principale. Je pense qu’Entente Nocturne peut aider ces jeunes qui ont décidé d’évoluer dans la musique à le faire de façon pérenne et sure.

Le même weekend end se déroule également Big Bang festival, quelle a été ta réaction ?

 Je suis embêté pour eux et pour moi. Je produis ces événements bénévolement, par passion.  Si le matin je me demande ce que je fais pour mon pays, je me dis que je contribue à créer du vivre ensemble, à ce que les gens se rencontrent, se mélangent, cultivent des souvenirs communs. Il ne faut pas créer d’antagonisme, je n’ai absolument rien contre les professionnels du secteur, bien au contraire, ils font ça plus sérieusement que moi.

 

Le festival Entente Nocturne se déroulera du 12 au 14 Octobre au Kilowatt, ancienne centrale électrique à Vitry-sur-Seine, plus d’infos sur leur événement

 

 

 

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