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Interview Shotgun #1: Fabrice Gadeau, directeur du Rex depuis 13 ans

mai 8, 2018

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Interview Shotgun #1: Fabrice Gadeau, directeur du Rex depuis 13 ans

A l’occasion des 30 ans du Rex Club, débuter notre cycle de rencontres professionnelles en allant à la découverte de cette institution des musiques électroniques en France était une évidence. Dans son bureau perché sur les hauteurs parisiennes à deux pas du club, Fabrice Gadeau, directeur du Rex Club depuis 13 ans a répondu à nos questions !

Quel parcours de vie mène à la direction du Rex Club ?

J’ai commencé au Rex par être simple promoteur de soirée en 1993, je fête d’ailleurs mes 25 ans de carrière. La première soirée que j’ai organisée ici s’appelait Abracadabra pour l’association Take No System, le dimanche soir avec déjà Laurent derrière le dj booth.
Nous étions très peu à l’époque à écouter cette musique, seulement trois éditions on s’est gaufré et ce fut très coûteux. Après il y a eu une période un peu plus rave durant laquelle j’ai été promoteur d’événements en dehors des établissements de nuits : d’abord des soirées hardcore avec Apocalypse, puis les soirées Dimensions 96-97, que nous avons créées avec notre agence D-Agency.
On avait avec elle une soirée D-Club, de nouveau au Rex Club, tous les mercredis pendant à peu près deux ans, où on faisait venir la scène de Détroit. Le mercredi c’était comme le dimanche assez difficile, on a accumulé une certaine dette et Christian Paulet, directeur de l’époque m’a embauché pour la rembourser. Les plateaux l’intéressait, Christian a donc basculé la soirée du mercredi au vendredi, c’est devenu la fameuse soirée Automatik.
Le premier poste que j’ai occupé en tant que salarié au Rex était régisseur de nuit : je m’occupais d’ouvrir le club, l’accueil des artistes, la technique les salariés, ça a duré deux ans le temps de rembourser ma dette avant de retourner à mon autonomie avec ma société de production nommée DV2. Après 10 ans d’Automatik, près de 600 soirées, tous les artistes de l’époque bookés, j’avais presque envie de tout arrêter quand Christian m’a proposé en 2005 d’être son successeur à la direction du Rex.

Pourquoi le Rex est-il considéré comme une institution ? Quelle est l’identité du club ?

La Maison, voilà comment définir le club. Le Rex c’est historique, nous fêtons notre anniversaire mais aussi celui de 30 ans de musiques électroniques. Christian Paulet, l’ancien directeur, a vu dès 1988 arriver cette vague musicale d’Outre Manche, et a organisé les premières soirées électro au Rex avec Laurent Garnier, dj à l’Hacienda, qui a eu très vite sa résidence avec « Wake Up », c’est d’ailleurs comme ça que j’ai découvert le Rex en 1992.
Dès 1995, la programmation est devenue 100% électro avec un gros investissement pour changer le système son, qui bien que très coûteux (encore 350 000 euros en 2006 pour une surface de 350m2) fait par sa qualité exceptionnelle la réputation du Rex.

Comment décrire votre public ? Quelle évolution remarquez-vous parmi votre public depuis vos débuts ?

Le public du Rex est un public jeune, un public qui a le temps de sortir. Pas vraiment d’évolution, des 18-25 ans essentiellement bien que nous conservons une clientèle plus âgée qui revient régulièrement à la Maison.
Nous avons une clientèle de passionnés de musique: le Rex n’est pas une discothèque, on parle de club car il s’agit de musique électronique mais il se rapproche plus de la salle de concert. Effectivement avec une programmation différente et un plateau qui change tous les soirs, les gens viennent avant tout pour écouter la musique.

Dans l’offre d’évènements présente sur Shotgun, nous remarquons une importante progression des soirées type warehouse inspirées du mouvement rave. Que pensez-vous de ce phénomène ?

Je ne vais pas cracher dans la soupe, je viens de ce phénomène warehouse, moi même j’organisais des raves pendant 10 ans. C’est la nouvelle génération de punks du moment, c’est le côté alternatif de la musique électronique que l’on retrouve. Contrairement à d’autres patrons de clubs, je dois sûrement être l’un des seuls défenseurs car je viens de ce mouvement. Il a besoin d’exister, je pense que c’est le vivier des clubs: les jeunes découvriront cette musique plus facilement en rave qu’en club et viendront plus tard en club.
Une autre scène mais une scène qui enrichit tout le monde, elle a besoin d’exister. Ce n’est pas en tuant les warehouses qu’on va remplir les clubs, au contraire il faut une coalition entre les deux mouvements. Les jeunes vont dans ce type d’événements car il y a une certaine liberté que ne peut pas offrir un club, il faut cependant faire attention à offrir un espace de sécurité pour que ces événements ne nuisent pas à l’image des musiques électroniques.

Pourquoi faire des hors-les-murs pour fêter vos 30 ans ? Aérosol, Hotel de Ville…

C’est une démarche qui va de pair avec la création d’une boîte de production au sein du Rex. L’idée étant de sortir de notre rectangle qu’est le Rex Club et de pouvoir faire d’autres choses comme des concerts au Grand Rex avec Saint Germain par exemple, ou encore Jeff Mills et Tony Allen en septembre prochain. Nous avons envie de faire autre chose que booker des dj comme nous le faisons depuis 30 ans, il faut envisager l’avenir qui est peut-être de sortir de notre établissement. Pourquoi pas monter des Rex Club ailleurs ?
En tout cas pouvoir organiser des soirées Rex, ou pas forcément labellisées mais avoir la capacité de sortir de notre carcan qui peut nous peser. On va également partir en tournée, emmener la scène française en festival et en club au national et à l’international pour le Thirty Year tour. Promouvoir la marque Rex mais également la scène française à l’étranger. D’une certaine façon c’est un rôle d’ambassadeurs.

Quels sont les enjeux de demain pour le Rex ?

Les 30 prochaines années. La boîte de production dont on a déjà parler , développer des concerts au Grand Rex et ailleurs pourquoi pas, continuer à vivre notre histoire comme nous le faisons depuis 30 ans. Nous n’allons pas révolutionner le clubbing, la longévité du Rex s’explique car on a su garder l’intégrité artistique. Nous allons essayer de continuer à faire  plaisir aux gens qui viennent chez nous.

Dans pas mal de grandes villes comme à Paris, de nombreux clubs cherchent à élargir leurs horaires d’ouverture pour proposer de nouveaux formats after/après-midi/weekend continu. A notre connaissance ce n’est pas la démarche du Rex. Pourquoi ?

Différentes raisons: tout d’abord il faut concevoir que nous voulons protéger l’intégrité du Club, les afters entraînent souvent des conséquences en terme de fréquentations d’une clientèle un peu plus “folle” et que nous voulons éviter les problèmes. Le Rex a pignon sur rue et nous ne voulons pas des gens qui sortent sur le boulevard à midi dans des états assez avancés.Nous préférons fermer à 7h avec des gens qui tiennent encore debout plutôt que de rester ouvert jusqu’à midi et récupérer des cadavres sur le trottoir.
Et puis une raison plus pratique, celle de la sonorisation du club et du conflit horaire avec le cinéma: les séances finissent à 23h et reprennent dès 9h le lendemain. Il nous est arrivé de le faire quelquefois et exclusivement pour Laurent pour les 15 et les 25 ans où il a joué des longs sets de 12h.

Comment se fait la répartition entre les genres ? Quelle évolution dans les préférences notez vous ? Un genre prédomine-t-il ?

Non pas de prédominance, on a historiquement un vendredi toujours très techno et un samedi beaucoup plus house. On a toujours été très ouvert aux collectifs parisiens, on a toujours utilisé des promoteurs (labels, agences, collectifs).
Le jeudi nous sommes plus détendus avec une programmation large. La clientèle des années 90-2000 était plus âgée, des trentenaires, il y avait une grosse synergie à l’époque avec le Pulp, la grande période du jeudi sur les Grands Boulevards où les clients passaient d’un club à l’autre durant la nuit.

Pourquoi ne plus appliquer la gratuité comme durant cette période ?

J’ai arrêté la gratuité dans le but de cleaner l’établissement afin de ne pas récupérer la faune qui vient dormir dans les établissements de nuit gratuit et qui pose souvent aussi des problèmes. Je préfère avoir un prix très bas, quelques euros de dépensés (5 à 8 euros), où il y a une démarche d’achat volontariste qui est importante.

Quel rapport entretenez-vous avec les pouvoirs et autorités publiques ?

Nous sommes partenaires pour les 30 ans avec la Ville de Paris, celle-ci a beaucoup progressé sur sa vision de la nuit, aujourd’hui perçue comme un vecteur touristique et économique important contrairement à ce qui était pensé il y a ne serait-ce qu’une dizaine d’années. En revanche les autorités ont moins évolué, nous ne travaillons pas de façon sereine car l’épée de Damoclès d’une fermeture administrative nous menace constamment.
La lettre d’Eric Labbé, Paris meurt en silence, a déclenché une polémique au sein de la ville qui était jusqu’alors anti-nuit et contribué à éveiller les consciences. La nuit doit être intégrée dans le paysage global de la ville, la mairie a désigné Frédéric Hocquard Adjoint à la Maire de Paris chargé de la vie nocturne et de l’économie culturelle, responsable de toutes ces problématiques nocturnes, les syndicat tâche aussi d’améliorer les conditions de travail des établissements de nuit.
J’ai vu l’évolution du 100% répressif au 50% en 25 ans de carrière, on évolue mais il y a encore des aprioris sur l’association des musiques électroniques avec la drogue et la violence, je pense que nous sommes juste un exutoire pour les jeunes et qu’aujourd’hui les établissements de nuit sont tenus par des gens sérieux. Nous ne sommes plus en 1960 où les établissements de nuits étaient tenus par des gangsters aujourd’hui ce sont des grands groupes qui développent cette économie et donc la loi répressive qui qui encadre ce secteur doit être moins répressive.
Nous avons une véritable discussion avec les pouvoirs publics, on avance et si on n’arrive pas à discuter on devra s’imposer et apporter une réponse ferme à notre impossibilité de travailler dans des conditions sereines. Aujourd’hui nous avons besoin d’investisseurs, le mouvement électronique a prouvé sa rentabilité, elle est vectrice de chiffre d’affaire, d’emploi, de tourisme. Une ville a besoin de sa nuit, de ses touristes nocturnes également et il va falloir que les autorités le comprennent et mette un peu d’eau dans son vin et arrêter de nous prendre pour des gangsters.

Les tarifs croissants des artistes posent-ils problème ?

Clairement, ça devient n’importe quoi ! Un petit établissement comme le nôtre ne peut pas payer le prix d’un établissement qui fait 5 000 personnes. Les managers nous prennent pour des vaches à lait car ils font des plus-values sur les cachets, on peut avoir du mal à se positionner face à des clubs de grande capacité ou étrangers. A-t-on vraiment besoin de payer un jet ou une business class entre Berlin et Paris ? Le sandwich aura-t-il plus de cornichons ?
Nous avons contribué à cette explosion de la scène électro et en paie le prix fort le retour face à la multiplication des clubs.
Le Rex est une institution, on a la chance d’avoir 30 ans d’histoire avec un panel incroyable d’artistes qui sont passés par le Rex et d’avoir encore des artistes à prix réduit. Certains artistes ont encore une âme et de vraies valeurs musicales et professionnelles qui acceptent de venir jouer au Rex à un faible prix pour l’amour de la musique et/ou du club.
C’est devenu une bourse à l’artiste et si nous devons arrêter de booker certains artistes nous le feront. Je me refuse de donner tout l’argent aux artistes, il en faut pour l’établissement aussi, nous aussi avons nos charges, le matériel, les salaires, la sécu, les fluides… L’économie culturelle se doit d’être équitable, nous devrions être un exemple du fait de notre engagement et de nos valeurs.

Une track de fin ?

Jaguar, Rolando. Le tube underground de la musique électro, à l’époque il plaisait à tout le monde. Il était joué par tous les artistes aussi bien house que techno.

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